Jouer une femme dans un jeu de rôle


Dans « Ladies », nous encourageons l’utilisation de personnages féminins. Il ne s’agit que d’un encouragement, non d’une obligation, mais c’est le point sur lequel tout joueur, surtout masculin, se focalise. Très souvent, et même auprès de très bons rôlistes, le réflexe d’un homme est de répondre : « je ne sais pas si je saurais jouer une femme ».

Qu’importe que le reste de l’univers, que l’ambiance ou que les aspects sociaux et politiques intéressent le joueur, il reste généralement bloqué sur ce point : « Jouer une femme dans un groupe de femmes ». Ce n’est même pas jouer l’oppression sociale et psychologique liée à la société victorienne qui l’effraie, mais simplement le fait de devoir jouer la « féminité ».
Je met, ici, ce terme de féminité entre guillemet, c’est le terme le plus proche permettant d’éviter la périphrase : « féminité selon la doctrine sociale d’une société faisant des différences entre hommes et femmes » et nous garderons cette définition pour la suite.

Un réflexe qui n’est pas machiste.

Ce réflexe n’est pas machiste. Je crois les joueurs quand ils se justifient cette peur par : « je ne saurais pas le jouer », « je ne me sens pas capable d’interpréter une femme », « je ne pense pas être bon dans ce rôle ».

Preuve en est que presque tous se détendent quand on leur explique que « les joueuses sont aussi mauvaises pour jouer la féminité que les joueurs. » Cette simple phrase est devenue presque récurrente auprès des nouveaux joueurs.

Ce réflexe, c’est celui de la peur d’oser, la peur de changer ses habitudes. Un peu comme le premier pas sur une scène de théâtre ou le premier mot d’un discours public. Il y a ce petit stress d’être mauvais là où les autres seraient bons. Chacun retrouve un peu la peur vécue lors de la première partie de jeu de rôle.

Une fois cette peur initiale passée, personne n’a refusé de joueur un personnage féminin, adolescente de surcroit. Pourtant, un tel refus ne m’aurait pas surpris et c’est même cette absence de refus qui m’est surprenante.

Le vrai macho, celui qui refuse de jouer une femme par conviction (ou qui ne jouera qu’une caricature de femme parce qu’il n’imagine que cela), je ne l’ai encore jamais rencontré. Un jeu intitulé Ladies doit déjà le repousser.

« Les joueuses ne savent pas jouer des femmes »

Une phrase simple qui détend tout de suite les joueurs. Aucun ne me demande si elle est vraie, elle rassure et c’est parti. Ce pourrait être un joli mensonge, ayant un effet placebo et réconfortant.

Et pourtant…C’est vrai.

Les joueurs ne savent pas jouer des hommes non plus. Mais cela on ne leur dit pas… Parce que le problème est moindre : la culture populaire regorge de personnages virils stéréotypés sur lesquels baser son interprétation. Bien que l’on reste dans le stéréotype, la caricature devient moins criante.

En réalité, ni joueurs ni joueuses ne savent jouer avec la question du genre de leur personnage.

La faute à de nombreux univers

Les joueuses sont aussi mauvaises que les hommes pour jouer ce rôle à cause de nombreux jeux. Vous imaginez déjà que je vais enfin utiliser le terme « machiste » ? Faux. Je vais utiliser le terme d’« asexué ».

Pensez à tous les jeux auxquels vous avez pu jouer… Et pour chaque scénario réalisé, demandez-vous simplement : « Si mon personnage avait été du sexe opposé, est-ce que fondamentalement les conséquences auraient été les mêmes ? » ; combien de « non » pour combien de « oui » ?

Très certainement, le « oui » l’emporte majoritairement.

La société de D&D récompensera de la même manière un rôdeur ou une rôdeuse pour avoir tué un groupe de gobelin. Les vampires de la Mascarade se jugent entre eux sur leurs clans et leur génération, mais non sur leur sexe.

Plus le jeu (ou le meneur) se dirige vers le simulationnisme, et plus important deviennent les caractéristiques personnelles du personnage au détriment de la place de celui-ci dans son univers. Un lancer de dé résolvant tout, l’important est juste d’avoir un bon pourcentage de réussite.

Allez, je vais être gentil, je vais parler de « machisme »

On notera, ci-dessus, que je parle des univers de jeu pour lui associer le terme « asexué », non des livres de jeu en eux-même. Inutile de citer tous les livres (surtout d’héroic-fantasy, avec le cliché de l’armure-bikini) qui sont illustrés de manière à cibler un public masculin. Ces illustrations sont clairement de l’ordre de ce que l’on définit comme « sexiste » et « machiste ».

L’univers est différent des illustrations qui le représente : si on met en avant une hypersexualisation des personnages à travers ces illustrations, la vie « de tous les jours » de l’aventurier lambda décrite par les règles et le background n’est pas genrée.

Au contraire, les questions qui « fâchent » (racisme, xénophobie, machisme,…) sont détournées par l’utilisation de sociétés généralement multiculturelles et/ou stéréotypées. Lorsque l’on parle de ces thèmes, ces univers les associent à des peuples servant une divinité démoniaque. On ne cherche pas à pousser la profondeur de ces thèmes, on les élude et on en fait, au mieux, une simple composante dans une lutte bien/mal.

Optimiser son comportement

Jouer sur la féminité (ou la virilité) n’est donc pas optimisé dans ces univers. Inconsciemment, les joueurs et joueuses se dirigent vers l’optimum : on joue ce qui est efficace.

Jouer une barbare en tenue moulante sur le champ de bataille est optimisé ? Jouons comme cela. Jouer l’allumeuse dévergondée issue d’un fantasme est la meilleure solution pour obtenir des informations ? Faisons ainsi !

Le réalisme (ou, ici, l’irréalisme) de jouer un personnage dépend de la volonté du meneur à récompenser ou à pénaliser tel ou tel comportement.

Et si cela n’est ni valorisant ni pénalisant ? On oublie ces aspects, on les dilue et on joue sur d’autres thématiques plus optimisatrices…

Et ce n’est pas une erreur d’interprétation du joueur : si dans cet univers, ces méthodes sont les plus efficaces, alors elles se développent au détriment des autres ; si elle ne le sont pas, elles disparaissent. C’est un constat très darwiniste.

Il s’agit globalement d’une erreur du meneur qui n’a pas forcément réfléchi à ces points et des backgrounds qui n’essaient ni de faire une différence sociale ni d’expliquer pourquoi il y a égalité de traitement. Si l’on ajoute par-dessus cela les illustrations ciblant l’adolescent qui découvre sa sexualité (la part belle du marché du jeu de rôle à une époque), on a un cocktail explosif pour verser dans la caricature.

Comment faire pour s’orienter vers le réalisme ?

Ainsi, nul effort n’est à faire pour adapter son interprétation au genre de son personnage : le résultat est le même. Le joueur qui désire jouer caricatural pour faire son beauf jouera caricatural et celui qui désire lancer de longue tirade dégoulinante de bons sentiments fera de même… Le résultat sera similaire : un jet de dé suivi d’un échec ou d’une réussite de l’action.

La solution pour que joueurs et joueuses puissent jouer un personnage féminin facilement est pourtant très simple. Il s’agit de faire en sorte que l’univers qui les entoure fasse devenir optimisée l’interprétation de la psychologie du personnage. Jouer la caricature d’une dévergondée ou d’une sauvageonne dans un monde victorien reviendrait à signer son envoi au couvent. Ce n’est pas optimisé… donc les joueurs et joueuses ne le font pas.

Certains mauvaises réflexes acquis sur d’autres jeux restent (d’où le fait que même les joueuses jouent « mal » la féminité), mais ceux-ci disparaissent vite.

Les joueurs ne sont pas plus caricaturaux que les joueuses

On aurait pu croire que les joueurs jouant des femmes soient caricaturaux. Ce n’est pas vrai. Dans les jeux qui laissent libre cours cette caricature, les femmes sont autant caricaturales que les hommes.

Mais dans Ladies, la caricature n’est pas de mise : les personnages en souffriraient. Les joueurs ne sont donc pas caricaturaux. Au point que parfois, j’oserais même dire que « les joueuses restent plus longtemps caricaturales que leurs homologues masculins », peut-être parce qu’elles ont plus l’habitude de jouer ou de voir jouer des caricatures de femmes que les joueurs n’en ont de voir jouer des caricature d’homme.

Les impératifs de l’interprétation rendent les personnages réalistes

L’interprétation a ses propres impératif. Particulièrement, celui de la cohérence du personnage. Dans un univers qui possède une forte genrification des rôles et dont le système de jeu met en valeur la psychologie, l’interprétation du personnage ne peut pas se permettre  d’oublier ces éléments sans perdre en cohérence.

Un personnage, féminin comme masculin, est un ensemble de contraintes s’exerçant sur lui. Il y a d’un côté ce que la société attend de lui et de l’autre côté ce qu’il désire réellement. C’est la disharmonie entre ces deux éléments qui créée une vraie profondeur au personnage.

La « féminité » n’est qu’une partie de celui-ci (c’est-à-dire ce que la société attend de lui), un personnage féminin profond ajoute toujours ce qu’il désire réellement à cela. Il favorise même ce dernier élément : après tout, les impératifs sociaux sont déjà reflétés par les PNJs du meneur alors que la psychologie interne du personnage est forcément personnelle. On créé ainsi toute la dyssynchronie entre « innée » et « acquis » qui donne la puissance du réalisme au personnage.

J’espère que cet article aura fait disparaitre votre peur de jouer un personnage féminin. Après tout, si l’on sait jouer des espèces différentes, pourquoi ne saurait-on pas jouer un genre différent ? Il suffit de tenter, en gardant en tête les impératifs sociaux, pour que le comportement et la logique psychologique du personnage suivent… comme pour tout autre personnage…

robeJules Cybèle a répondu à notre article sur son blog…

Son point de vue est des plus intéressants.

Lisez-le en cliquant ici

Quant à Eric Blaise, il s’est aussi posé la question de l’éventuelle différence de jeu homme/femme dans son univers de super-héros.

Lisez son article ici

3 réflexions au sujet de « Jouer une femme dans un jeu de rôle »

  1. Au départ, j’ai voulu rédiger un commentaire, puis je suis parti tellement dans le raisonnement que j’ai préféré publier un article sur mon propre blog, en citant cet article comme base de ma réflexion ^^ J’espère qu’un débat pourra se créer autour de cette question captivante. Rendez-vous sur le blog « Jules deux rôles », à la rubrique Ludologie :) ou suivez le lien !

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