Le scénario du demi-dieu


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Quel est le point commun entre Gilgamesh, Persée, Héraclès, Achille, Merlin, Siegfried, Superman, Rama, Luke Skywalker, Wonder Woman et une foultitude d’autres?

Réponse: la structure scénaristique de leur histoire.
En gros, une histoire se compose de trois parties:

  1. Le squelette (la structure basique du scénario)
  2. La viande (le propos, l’intérêt, les valeurs)
  3. La peau (le décor, la langue etc).

 

Les peaux sont innombrables, les viandes un peu moins, mais le squelette des histoires est encore ce qui change le moins quels que soient les lieux et les époques, et celle du héros demi-dieu obéit à des codes bien précis.

Pour éviter les polémiques, je m’en tiens à la mythologie et à la fiction mais beaucoup de personnages « historiques » (au moins à la base)  ou de religions encore exercées aujourd’hui empruntent, voire obéissent totalement à ce schéma extrêmement efficace. L’occasion de rappeler qu’une histoire puissante est un puissant outil de propagande quand on l’utilise à cette fin.

 

La naissance extraordinaire
Comme l’indique son nom, le personnage a une part de divin ou de surnaturel en lui. Cette part lui vient généralement du papa qui, non content d’être un dieu, est souvent le mâle alpha du panthéon.

Pourquoi?

Ben simplement parce que comme disait ma grand-mère, « un coq on le laisse courir, une poule on la rentre ». Façon de dire qu’un dieu a le droit de papillonner avec une mortelle mais une déesse, c’est tout de suite beaucoup plus mal vu. Achille est l’exception mais bon, c’était une nymphe alors ça roule.

Après, il y a des nuances: Siegfried n’est pas le fils mais l’arrière arrière (arrière?) petit fils d’Odin, Rama est l’Avatar de Vishnu, Luke et Anakin sont des messies de la force et les Kryptoniens ne sont pas vraiment des dieux… juste des surhommes à la civilisation ultra évoluée qui te choppent des pouvoirs dragonballzedesques à proximité d’un soleil jaune. On chipote, quoi…
Quand à la maman humaine, c’est presque toujours une femme modèle, conçue pour caler au plus près aux valeurs de son époque. Ce qui veut dire qu’elle ne peut pas commettre d’adultère même avec un dieu, et qu’il faut toujours trouver une astuce scénaristique pour que ça colle. La mère peut être fécondée dans son sommeil (Merlin), trompée par le Dieu qui a pris la forme de son mari (Héraclès), fécondée de façon immatérielle ou forcée par le dieu sous forme d’un animal, voire d’une pluie d’or (Persée)

 

L’enfant  prodige
Quand on est fils d’un dieu, on ne commence pas « niveau un ».

Dès la petite enfance, parfois la naissance, le gamin accomplit des exploits surhumains.

Merlin défend sa mère pendant son procès pour avoir eu un enfant sans père et cloue le bec des « vieux sages » ; Héraclès étrangle deux serpents géants, Superman soulève des bagnoles… Gargantua, qui est pensé comme une parodie de ces héros, s’enfile le lait de dix sept mille neuf cent vaches et utilise une bibliothèque entière pour se torcher le cul.

 

L’enfance heureuse
Faut pas oublier qu’on est au pays des gentils.

Le héros demi dieu est le protecteur de sa patrie et le faire valoir de la culture dont il est issu. La preuve qu’on est des gentils, c’est que les dieux nous font des héros !

Le héros vivra donc une enfance sympa, peut être un peu reculée et ennuyeuse, qui instillera en lui un amour profond et légitime pour le plus grand peuple du monde, le sien.

Wonder Woman grandit carrément sur une île qui s’appelle Paradise Island.

 

Le mentor
C’est pas obligé mais, en général, au cours de son enfance, le héros rencontre un personnage vieux et sage qui va lui révéler qu’il n’est pas n’importe qui et développer ses talent : Obi Wan, Chiron, Regin etc.

C’est surtout vrai des héros bourrins.

Monsieur drapeau américain
Le look du héros doit être représentatif des valeurs et de l’ethnie qu’il représente.

C’est pas un hasard si le costard de Superman est bleu et rouge. C’est pas un hasard non plus si Luke est un humain blond aux yeux bleus dans une galaxie qui compte des milliards de races. C’est pas un hasard si Superman est monogame alors qu’Héraclès a eu des amantes de partout.

La façon de parler, l’éthique, la façon d’envisager la vie conjugale, les super pouvoirs (plutôt savants, plutôt bourrins…) tout doit représenter le parfait grec, le parfait américain etc etc etc.

Ça peut poser problème si la mode change trop vite.

Ainsi, Superman est resté plus ou moins le même depuis sa création alors que Wonder Woman a changé au moins dix fois de personnalité selon les valeurs féministes à la mode cette année là, tour à tour apôtre de la non violence, brute caractérielle, gentille secrétaire de la justice league, castratrice, miss indépendante engagée dans une centaine de causes humanitaires, déesse moralisatrice, et même une sorte de maîtresse SM…

La catastrophe et la double quête
A un moment de son histoire, quelque chose va menacer le peuple des gentils et un événement, généralement tragique, le poussera à agir.

Héraclès, par exemple, frappé de folie par Héra va zigouiller sa femme et ses gosses et, si ma mémoire est bonne, manque de peu zigouiller son père adoptif mais se fait arrêter par Athéna d’un coup de fronde derrière la tête. C’est important parce que la femme et les gosses, c’est pas encore trop grave vu que c’était plus ou moins sa propriété mais s’il avait tué son parent, il aurait été au-delà de toute rédemption. Là, il va pouvoir se purifier avec des travaux.
Bref, pour une raison où une autre, notre petit demi dieu devenu jeune adulte se retrouve à parcourir le monde et accomplir des miracles que lui seul est capable de faire. Il va se faire des alliés, des ennemis et une réputation. C’est le moment de l’histoire où on exprime surtout la part de divin en lui, qui lui permettra de triompher de tous les obstacles sans trop se fouler.
La quête du héros a deux dimensions: une personnelle et l’autre, nationale, mondiale voir galactique. En général, la première est le moyen de la seconde, la quête personnelle donnant au héros la puissance ou la motivation de changer la face du monde.
La quête personnelle de Persée, c’est la tête de Méduse. Avec ça, il va tuer le monstre marin, sauver Andromède et devenir roi.
La quête personnelle de Luke, c’est la maîtrise de la force et le salut de l’âme de son pôpa. Avec ça il va renverser le méchant empereur et ramener la liberté dans la galaxie.
La quête personnelle d’Héraclès, c’est la purification, donc pas une source de puissance mais de motivation. C’est en l’accomplissant qu’il va faire un tas de trucs sympas pour l’humanité.
La quête personnelle de Gilgamesh, c’est d’abord sa propre gloire, puis l’immortalité après la mort de son copain. Il obtiendra la première mais pas la deuxième, si ce n’est sous la forme d’une gloire éternelle.

La kryptonite et l’apothéose, ou pas.
Le héros n’est pas tout à fait un dieu et, à un moment de son histoire, généralement à la fin, il fera l’expérience de ses limites humaines.

Il va donc tomber un jour sur un défi trop dur à relever même pour lui. Il va souffrir comme un humain, faire des efforts en vain comme un humain, parfois faire l’expérience de la mort ou d’une sorte de mort comme un humain, quitte à ressusciter plus tard et, comme un humain enfin, avoir l’occasion d’essayer de se dépasser, autrement dit pour un demi-dieu, atteindre le dieu.

Après, tout dépend de la morale qu’on veut donner à l’histoire. Gilgamesh échoue à obtenir l’immortalité. La morale, c’est que le plus grand des homme n’est qu’un homme, qu’il a qu’une vie et que la meilleure chose à faire est d’en profiter à fond. Héraclès se fait rappeler par Zeus, la morale de son histoire est la promesse d’une après vie grandiose après la mort, pour qui l’a méritée. Achille, Siegfried et Cu Chulain ont une vie courte mais une gloire éternelle, et leur histoire a l’air de vouloir dire que c’est pas si mal, ou qu’une vie courte et intense vaut mieux qu’une vie longue et banale.
Bref la fin, c’est vous qui voyez selon vos valeurs.

Voilà, j’espère que ça vous donnera deux trois pistes pour jouer ou faire jouer des surhommes et surfemmes dans des campagnes épiques. Note aux « meujeus », j’ai bien dit que la fin est une question de valeurs, mais pas seulement VOS valeurs. Une fin qui consiste en un choix bipolaire entre le mal et le bien tel que vous les voyez peut être frustrante pour un joueur dont le personnage ou lui même a une conception du bien totalement contradictoire.

Prochain épisode: le héros humain et sa variante, le héros humaniste.

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