Les monstres sacrés et leurs contrefaçons: Dracula


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Personnage éponyme du livre de Bram Stoker publié en 1897, dans cet âge d’or du fantastique que représente la fin 19ème/début 20ème, époque de crise spirituelle et de choc des idées s’il en est, ou se confrontent le modernisme, la foi et la superstition. Le spiritisme apparaît en France en 1857 et convertira des hommes aussi illustres que Victor Hugo. Deux ans plus tard, Darwin publie L’origine des espèces. Les religieux, les mystiques, les romantiques, les positivistes, tout ça qui se fout sur la gueule, qui essaie de tirer la couverture… et au milieu de tout ça, notre petit Stoker. Déjà un mot sur le bonhomme. Bram, de son vrai prénom Abraham mais, comme c’est aussi celui de son père, il est plutôt nommé sous le diminutif « Bram », a été un gamin assez maladif qui a passé le plus clair de son temps dans sa chambre, où sa mère venait lui tenir compagnie en lui racontant des contes fantastiques d’horreur dont il raffolait, et des souvenirs de famines et d’épidémies en Irlande avec force détails dégueulasses qu’il aimait tout autant. Franchement, ça vous fait pas penser à un gamin du trône de fer au diminutif très proche? Sa mère est l’équivalent pour l’époque d’une femme libérée, doublée d’une militante pour les droits de la femme. Je serais pas surpris qu’elle ait inspiré Mina. Quand au papa, disons juste que le docteur Van Helsing s’appelle carrément Abraham.
Sur le thème du vampire, avant Dracula, il y avait eu le poème La fiancée de Corinthe de Goethe et « The vampyre », nouvelle de Polidori à partir d’une idée de Byron…. que j’ai pas lu, on peut pas tout faire.
Juste pour l’anecdote, l’idée de Byron vient d’une soirée entre potes écrivains où ils s’étaient fait une partie de « chiche qu’on écrit chacun une nouvelle sur les morts vivants » dont Mary Shelley (Ma choupinoute!!) ne sortira rien de moins que Frankenstein!!! Le monde est petit.
Le livre est écrit à la première personne sous forme de journaux intimes, de correspondances et d’articles de journaux. C’est bien écrit, c’est beau, ça a pas trop mal vieilli, à un détail près: c’est leeennnnnnnnnt…. Là, je dois préciser que Stoker a dirigé un théâtre pendant des années. Il adore le théâtre et, forcément, il adore les tirades… au point d’en foutre partout dans son bouquin. J’ai jamais lu autant de longs discours moralisateurs. Il faut dire aussi qu’avec un sujet aussi sexualisé dans une Angleterre aussi puritaine, il marchait sur des œufs et qu’il avait intérêt d’écrire au moins trois fois péché pour une fois morsure s’il voulait pas se faire lyncher.
Dracula est extrêmement représentatif du choc des idées dont je parlais tout à l’heure. Quelque part, il symbolise la réunion du christianisme traditionnel incarné par Van Helsing et du rationalisme moderne incarné par John et Mina Harker et le psychologue Jack Seward contre un ennemi commun: l’achaïque monstre païen sans cœur qu’est Dracula.

Dracula, le personnage
Si je devais faire une fiche technique du comte selon les règles de la mascarade d’après les pouvoirs qu’il montre dans le livre, il aurait puissance à au moins 2, protéïsme à 4, animalisme à 2, un peu de célérité et des rituels pour contrôler la météo, notamment en déchaînant des orages. Il use et abuse aussi des liens de sang d’une manière qui fait penser à la présence.
Pour ce qui est de ses faiblesses, il n’a pas de reflet et déteste viscéralement les surfaces réfléchissantes, il est repoussé par l’ail et les objets religieux, ne peut entrer dans une maison sans y être invité et a besoin de dormir régulièrement dans un cercueil ou à même la terre retournée, mais pas tous les jours. D’ailleurs, il n’est pas brûlé par le soleil: dans la journée, il perd simplement tous ses pouvoirs et redevient un humain vulnérable. Autre détail important: il n’est pas beau. Pas non plus aussi hideux que les vampires de traditions plus anciennes, il a même une certaine classe et un certain sex appeal de moche génial à la Gainsbourg, mais on reste très loin, des vampires d’Anne Rice pour parler d’une des seules auteures de vampire que je puisse citer sans m’énerver.

Finalement, ses pouvoirs concrets font plutôt figure de gadgets utiles et ses faiblesses, de légers contretemps. Les vrais forces de Dracula sont sa curiosité, sa perspicacité et son savoir. Ses vraies faiblesses sont sa prévisibilité, celle d’un homme qui a trop vécu et trop souvent utilisé les mêmes ruses, son archaïsme et surtout, sa solitude.
A plusieurs reprises dans le livre, il est décrit comme ayant une mentalité de jeune enfant. En particulier, il en a l’égoïsme forcené et l’incapacité de considérer les autres comme des êtres sensibles pareils à lui même. Il n’a aucun ami, seulement des serviteurs, ne fait confiance à personne et est incapable de concevoir les rapports humains autrement que comme des rapports de pouvoir. Il est capable de se montrer charmant et mielleux quand il a intérêt à l’être, comme un enfant qui veut un jouet. Il sait faire une excellente première impression et passer pour un homme tout à fait civilisé pendant un jour ou deux, mais pas plus longtemps. Il a les manies, l’autoritarisme et les sautes d’humeur d’un gamin colérique. Enfin et surtout, il a un besoin maladif d’être craint et admiré, d’où son comportement de séducteur.
Il a le profil de ce qu’on appellerait aujourd’hui un pervers narcissique. D’ailleurs, son cas est souvent mis en parallèle avec celui d’un malade de l’hôpital psychiatrique où travaille Jack Seward qui lui, se prend plus ou moins pour un vampire et alterne les états serviles, séducteurs et haineux pour les mêmes raisons, quoiqu’avec plus de grossièreté. Les récits d’horreur ont presque toujours rapport, de près ou de loin, avec la folie. La mode a même été lancée à la même époque par Maupassant dans le Horla : il s’agit d’écrire des histoires d’horreur où on ne sait pas à la fin si le monstre existe ou si l’auteur est simplement fou. En tous cas, la présence d’un psy et/ou d’un malade mental dans un récit fantastique n’est jamais innocente et là on a les deux, avec un malade qui se prend précisément pour le monstre de l’histoire.
Le sang, les miroirs et la lumière du soleil deviennent des images évidentes. Dracula ne tue pas ses victimes d’un coup comme un prédateur. C’est un parasite qui les séduit d’abord par sa façade et les épuise à petit feu, nuit après nuit. Trop égocentrique pour donner quoi que ce soit, il ne sait que prendre jusqu’à ce que sa victime meure ou se défasse de son emprise. L’état de mort vivant et l’absence de reflet dans le miroir traduisent le vide intérieur d’un homme incapable de ressentir des émotions douces qui, pour nous, ont l’air d’aller de soi. Il est possible que lui, par contre, voit son reflet qui lui transmet la réalité de ce qu’il est, et que ce soit la raison pour laquelle il les déteste autant. Enfin, à la lumière du soleil, il perd ses pouvoirs et ne peut plus cacher ce qu’il est: rien qu’un petit homme triste et tourmenté qui ne trouvera de soulagement que dans la mort.

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